Analyse d'article
Accès direct kiné : les médecins disent oui, sous conditions
18 médecins généralistes français interrogés sur l'accès direct et le partage de tâches : une acceptabilité conditionnelle. Ils font confiance aux kinés qu'ils connaissent, mais réclament critères, formations et responsabilité claire. Étude qualitative CASP 10/10.
Par Team Klair Kiné · 10 min de lecture · Publié le 04/11/2026
Accès direct : les médecins disent oui… mais pas à n'importe quelles conditions
L'accès direct au kinésithérapeute (le patient consulte sans passer d'abord par une prescription médicale) et le partage/transfert de tâches entre médecins et kinés sont au cœur des réformes françaises des soins primaires. On imagine souvent les médecins généralistes (MG) crispés, sur la défensive. La réalité est plus nuancée.
Demont et Masson (2026) ont interrogé 18 médecins généralistes français pour comprendre ce qu'ils acceptent vraiment, et à quelles conditions. Le verdict tient en un mot : oui, mais. Une acceptabilité conditionnelle, portée par la confiance envers les kinés qu'ils connaissent, mais freinée par des doutes sur la préparation institutionnelle de la profession. On vous décrypte ce que ça change concrètement dans votre pratique.
"Direct Access Physiotherapy and Medical Task Sharing and Shifting, I'm on Board, But There Are Some Caveats": A Qualitative Study Exploring Family Physicians' Conditional Acceptability and Perceptions of New Physiotherapy Models of Care in French Primary Care
Accès direct : le patient consulte le kinésithérapeute sans prescription médicale préalable. Partage/transfert de tâches : certaines missions habituellement médicales (bilan, orientation, suivi) sont partagées avec, ou transférées vers, le kinésithérapeute. En France, ces modèles sont encadrés par la loi Rist et ses décrets d'application (2023-2024).
Question clinique (PICO)
En recherche qualitative, le cadre PICO (Population, Intervention, Comparateur, Outcomes) sert surtout à situer le périmètre. Ici, il n'y a ni bras traité ni mesure d'efficacité : on explore des perceptions.
Comment l'étude a été menée
Les auteurs ont recruté leurs participants de façon aléatoire et stratifiée sur les 18 régions françaises, puis mené des entretiens semi-structurés en visioconférence à l'aide d'un guide développé en équipe multidisciplinaire et pré-testé. Durée moyenne des entretiens : 38,7 ± 8,0 minutes.
- Saturation des données atteinte après 14 entretiens, confirmée par 4 entretiens supplémentaires
- Analyse thématique inductive selon Braun & Clarke, avec double codage initial
- Respect des critères COREQ (Consolidated Criteria for Reporting Qualitative Research — grille de bonnes pratiques de reporting qualitatif)
- Réflexivité assumée : intervieweurs kinésithérapeutes, recherche active de cas négatifs et de récits ambivalents
- Approbation éthique (comité d'éthique de l'URPS, Union Régionale des Professionnels de Santé) et consentement éclairé conforme au RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données)
Analyse méthodologique
Résultats clés
Les médecins généralistes ne rejettent pas ces nouveaux modèles. Ils les acceptent, mais sous conditions. « I'm on board, but there are some caveats » : je suis partant, mais il y a des réserves.
Pour l'accès direct, les conditions posées par les médecins sont précises :
- Des critères clairs de sélection des patients éligibles à l'accès direct
- Des formations structurées pour sécuriser la première ligne kinésithérapique
- Des lignes directrices cliniques partagées
- Des canaux de communication sécurisés entre kiné et médecin
Pour le partage et le transfert de tâches, les exigences montent d'un cran :
- Des protocoles formels encadrant chaque tâche partagée ou transférée
- Une assurance de compétence vérifiable du kinésithérapeute
- Une responsabilité médico-légale explicite : qui répond de quoi ?
La ligne de fracture n'est pas « pour ou contre les kinés ». C'est une tension entre confiance interpersonnelle (envers les kinés qu'ils connaissent et à qui ils confieraient volontiers un patient) et questionnement sur la préparation institutionnelle de la profession dans son ensemble, sans gouvernance plus forte. Ils font confiance aux personnes, mais s'interrogent sur le système.
Sur le plan descriptif, l'échantillon était composé de 18 participants (12 femmes, 6 hommes), d'un âge médian de 37,5 ans (aucun de plus de 52 ans). Les entretiens ont duré 38,7 ± 8,0 minutes, la saturation a été atteinte après 14 entretiens puis confirmée par 4 supplémentaires, pour un taux de participation de 66,7 %.
Re-discussion de la discussion
Ce que les auteurs reconnaissent honnêtement : il s'agit d'une acceptabilité anticipée, pas vécue. Aucun participant n'était engagé dans un protocole de coopération existant. On mesure donc ce que les médecins pensent qu'ils accepteraient, pas ce qu'ils font réellement une fois le dispositif en place.
Ce qu'il faut garder en tête : l'échantillon est jeune (âge médian 37,5 ans, aucun de plus de 52 ans), plutôt féminin et urbain. Or les positions face à l'accès direct varient souvent avec l'âge, le mode d'exercice et le territoire. La surreprésentation possible de profils favorables invite à ne pas généraliser trop vite ce « oui, mais » à l'ensemble des médecins français.
Enfin, un angle mort assumé : la voix des patients est absente. Les conditions d'un accès direct réussi ne se jouent pas qu'entre professionnels ; l'acceptabilité et la sécurité perçues côté patient restent à documenter.
Impact clinique
Recommandations pour la recherche future
- Étudier l'acceptabilité vécue chez des médecins engagés dans des protocoles de coopération réels
- Diversifier les échantillons : classes d'âge plus élevées, exercice rural, différents modes d'installation
- Intégrer la perspective des patients sur la sécurité et l'acceptabilité de l'accès direct
- Ajouter member checking et triangulation pour renforcer la validité des analyses
- Faire mener certains entretiens par des chercheurs non kinésithérapeutes pour limiter la désirabilité sociale
- Suivre dans le temps les dispositifs d'accès direct déjà déployés (impact organisationnel, sécurité, orientation)
Sources
- [1] Demont A, Masson J. "Direct Access Physiotherapy and Medical Task Sharing and Shifting, I'm on Board, But There Are Some Caveats": A Qualitative Study Exploring Family Physicians' Conditional Acceptability and Perceptions of New Physiotherapy Models of Care in French Primary Care. Musculoskeletal Care. 2026.
- [2] Loi n° 2023-379 du 19 mai 2023 (loi Rist) et décrets d'application 2023-2024 relatifs à l'accès direct aux masseurs-kinésithérapeutes en France.
- [3] Revue internationale sur l'accès direct en kinésithérapie (direct access physiotherapy).
- [4] Tong A, Sainsbury P, Craig J. Consolidated criteria for reporting qualitative research (COREQ): a 32-item checklist for interviews and focus groups. Int J Qual Health Care. 2007;19(6):349-357.