Analyse d'article

Une seule séance de kiné peut-elle suffire ? Le « One and Done » qui dérange

Cette revue systématique de 2024 montre qu'une séance unique de kinésithérapie produit des résultats comparables à des séances multiples pour 4 troubles musculo-squelettiques. Une étude qui bouscule nos protocoles — décryptage avec nuance.

Par Team Klair Kiné · 10 min de lecture · Publié le 10/06/2026

Une seule séance de kiné peut-elle suffire ? Le « One and Done » qui dérange

Une seule séance suffirait-elle ? Le « One and Done » qui dérange

Combien de séances de kinésithérapie sont vraiment nécessaires pour soulager une douleur musculo-squelettique ? 5 ? 10 ? 20 ? Ou peut-être... une seule ? Cette question, qui peut sembler provocatrice, touche au cœur de notre pratique : du modèle économique de nos cabinets aux attentes des patients, en passant par les remboursements et l'accès aux soins.

Dubé et al. (2024) ont publié dans Archives of Physical Medicine and Rehabilitation une revue systématique avec méta-analyses comparant une séance unique de kinésithérapie à des séances multiples chez des patients avec troubles musculo-squelettiques. Le résultat est troublant : pas de différence cliniquement significative pour la douleur, la fonction et la qualité de vie. On vous décrypte cette étude qui bouscule nos certitudes et surtout ce que ça change concrètement dans votre pratique.

One and Done? The Effectiveness of a Single Session of Physiotherapy Compared With Multiple Sessions to Reduce Pain and Improve Function and Quality of Life in Patients With a Musculoskeletal Disorder: A Systematic Review With Meta-analyses

Question clinique (PICO)

Analyse méthodologique

Résultats clés

Aucune différence cliniquement significative entre une séance unique et des séances multiples pour la douleur, la fonction et la qualité de vie à 3, 6 et 12 mois. Les SMD oscillent entre -0.03 et 0.29, avec des IC qui traversent largement le zéro pour la majorité.

Détail des résultats par critère de jugement :

  • Douleur à 6 mois : SMD = 0.29 (IC 95% : 0.05 à 0.53, p = 0.02) — significatif en faveur des séances multiples, MAIS qualifié de « trivial à modéré » par les auteurs eux-mêmes
  • Fonction à 3 mois : SMD = 0.05 (IC 95% : -0.11 à 0.21, p = 0.56) → non significatif
  • Fonction à 6 mois : SMD = 0.06 (IC 95% : -0.12 à 0.23, p = 0.53) → non significatif
  • Fonction à 12 mois : SMD = 0.08 (IC 95% : -0.08 à 0.25, p = 0.30) → non significatif
  • Qualité de vie à 3 mois : SMD = 0.08 (IC 95% : -0.02 à 0.17, p = 0.12) → non significatif
  • Qualité de vie à 6 mois : SMD = 0.03 (IC 95% : -0.08 à 0.14, p = 0.59) → non significatif
  • Qualité de vie à 12 mois : SMD = -0.03 (IC 95% : -0.12 à 0.07, p = 0.58) → non significatif

Les séances multiples montrent un avantage pour la douleur à 6 mois (SMD = 0.29). Mais les auteurs eux-mêmes qualifient cet effet de « trivial à modéré » et « probablement non cliniquement significatif ». Une SMD de 0.29 est en dessous du seuil de Cohen pour un « petit effet » (0.2-0.5) — c'est l'épaisseur du trait.

Seulement 4 conditions étudiées : fracture vertébrale, cervicalgie, gonalgie et épaule. Cette revue ne dit RIEN sur les autres troubles musculo-squelettiques. N'extrapolez pas à la lombalgie chronique, aux tendinopathies sportives ou aux pathologies post-traumatiques complexes.

Re-discussion de la discussion

La discussion des auteurs est globalement équilibrée et c'est rare. Ils reconnaissent honnêtement le faible nombre d'études, l'hétérogénéité, le risque de biais et la largeur des IC. Cette humilité scientifique tranche avec beaucoup de méta-analyses qui surinterprètent leurs résultats.

Cependant, leur affirmation que « This review tends to support the use of single-session interventions for people with a range of MSKDs in general » mérite une nuance. La généralisabilité à « a range of MSKDs in general » est excessive : la revue ne couvre que 4 conditions sur les dizaines de troubles musculo-squelettiques que voient les kinés au quotidien. Un patient avec une lombalgie chronique non spécifique, une tendinopathie d'Achille ou une scoliose adolescente n'est pas représenté ici.

Le point fort de la discussion : les auteurs abordent explicitement les implications économiques et d'accès aux soins. Si une séance unique peut être suffisante pour certains patients, cela libère du temps pour d'autres, réduit les coûts pour le système de santé, et peut même améliorer l'autonomie du patient. C'est une réflexion qui dépasse la pure efficacité clinique.

Impact clinique

Recommandations pour la recherche future

  • Élargir aux autres troubles musculo-squelettiques : lombalgie chronique, tendinopathies, post-traumatique, sportif
  • Mener des ECR avec aveugle des évaluateurs pour réduire le biais de détection sur les outcomes subjectifs
  • Définir et utiliser des MCID validées pour la douleur, la fonction et la QoL
  • Identifier les facteurs prédictifs de réponse à une séance unique (motivation, littératie, sévérité, comorbidités)
  • Réaliser des analyses coût-efficacité directes incluant satisfaction patient et utilisation des ressources de santé
  • Standardiser le contenu d'une « séance unique de qualité » : durée, contenu éducatif, programme d'exercices, suivi
  • Évaluer le risque d'auto-médication et de mésusage après une séance unique
  • Explorer le format hybride : séance unique avec téléconsultation de suivi à 6 semaines