Klair Décrypte
Ballottement radio-ulnaire : l’instabilité que même les experts manquent
Après une fracture du radius distal, l’instabilité radio-ulnaire distale passe souvent inaperçue. Le ballottement la confirme quand il est franc, mais en manque trois sur quatre, même entre des mains expertes.
Par Team Klair Kiné · 5 min de lecture · Publié le 16/10/2026
La fracture du radius distal est la fracture la plus fréquente du membre supérieur, et le motif de rééducation qui va avec est banal. Voici ce qu’on oublie de chercher : l’instabilité radio-ulnaire distale, complication souvent méconnue de ces fractures. La fracture consolide, mais l’articulation qui fait tourner l’avant-bras n’est plus tenue — et le patient, lui, dit seulement que « ça bloque quand je tourne ».
La petite articulation qui fait tourner l’avant-bras
L’articulation radio-ulnaire distale est l’articulation de la prono-supination. Le radius tourne autour d’une ulna fixe, et cette rotation n’est possible que parce que la tête ulnaire reste tenue dans son incisure par les ligaments radio-ulnaires dorsal et palmaire — les composantes profondes du complexe fibro-cartilagineux triangulaire. Quand ces ligaments cèdent, la tête ulnaire devient mobile d’avant en arrière : c’est ce que le test mesure.
Et voici le détail qui fait tout l’intérêt de ce test, parce qu’il est rarement respecté : les deux ligaments se tendent dans des positions opposées. Les données le formulent explicitement — « en pronation : teste les ligaments palmaires. En supination : teste les ligaments dorsaux ». La conséquence est qu’un test réalisé uniquement en position neutre peut être normal alors qu’une lésion existe : « certaines instabilités ne se manifestent que dans une position spécifique ». Il faut donc tester trois fois.
Trois temps
Des millimètres, mais pas de seuil
Les chiffres, et la triade à compléter
Les seules valeurs publiées viennent d’une expérience inhabituelle. Pickering et ses collaborateurs ont demandé en 2022 à 30 chirurgiens de la main d’examiner quatre volontaires dont la stabilité radio-ulnaire avait été mesurée au préalable sur un banc validé. Résultat : sensibilité 24 %, spécificité 94 %, soit un rapport de vraisemblance positif de 4,0 et un rapport négatif de 0,81. Ni la spécialité ni les années d’expérience n’amélioraient la performance.
Deux leçons, à prendre avec la prudence qu’impose un échantillon de quatre poignets. Un ballottement franchement positif est un signal fiable : partant de 25 %, il porte la probabilité à 57 %. Mais un ballottement normal ne rassure presque pas : la probabilité ne descend qu’à 21 %. Les auteurs concluent que l’instabilité est habituellement sous-diagnostiquée, même par des experts. Ce test oriente quand il est positif ; il n’écarte rien quand il est négatif.
D’où la triade que les données recommandent : « ballottement plus piano key sign plus fovea sign ». Chacun explore un aspect différent de la même région. Le ballottement mesure une course. Le piano key sign cherche une saillie dorsale réductible de la tête ulnaire, qui s’enfonce sous la pression et remonte au relâchement — le signe d’une subluxation dorsale constituée. Et le fovea sign, auquel nous avons consacré un article, cherche une douleur à la palpation du point de la fovéa ulnaire, entre le styloïde ulnaire et le tendon fléchisseur ulnaire du carpe : c’est le test le plus sensible des lésions profondes du complexe fibro-cartilagineux triangulaire.
Les données proposent enfin de compléter par l’imagerie adaptée, et elle a une particularité : « radiographie comparative en charge » et « scanner bilatéral en pronation et supination ». Deux exigences à retenir. La bilatéralité, parce que le critère est l’asymétrie et qu’un cliché unilatéral ne permet pas de la juger. Et l’examen dans les positions extrêmes, pour la même raison que le test clinique : une subluxation qui n’existe qu’en pronation ne se voit pas sur un cliché neutre.
Ce que ce test déplace réellement
Faites le calcul sur votre patient
Pourquoi la chercher : ce qu’une instabilité méconnue produit
L’intérêt de ce test n’est pas académique, et il concerne directement la rééducation. Un patient sortant d’une fracture du radius distal est adressé pour récupérer ses amplitudes et sa force. Si son articulation radio-ulnaire distale est instable, deux choses se produisent. D’abord, la prono-supination reste douloureuse et limitée malgré un travail bien conduit — parce que le problème n’est pas une raideur mais une défaillance de contrainte. Ensuite, et c’est plus grave, le renforcement en charge et les mobilisations forcées en rotation aggravent l’instabilité au lieu de l’améliorer.
Reconnaître ce tableau change donc la conduite : on privilégie le travail des stabilisateurs dynamiques — le carré pronateur et l’extenseur ulnaire du carpe, dont la gaine agit comme une sangle de contention dorsale —, on évite les contraintes en rotation extrême sous charge, et l’on adresse si l’instabilité est franche, car une subluxation constituée relève d’une reconstruction ligamentaire.
Retenez enfin le repère d’appel, qui devrait déclencher ce test presque automatiquement : une douleur du bord ulnaire du poignet, majorée par les mouvements de rotation en charge — visser, tourner une clé, ouvrir un bocal, s’appuyer sur la main —, chez un patient dont le poignet a été fracturé ou violemment sollicité. C’est le même mécanisme d’appel que pour les lésions du complexe fibro-cartilagineux triangulaire, et les deux tableaux se recouvrent largement.
À faire dans trois positions, sur tout poignet ulnaire post-traumatique
Une spécificité de 94 % mais une sensibilité de 24 %, même entre les mains d’experts : positif, il oriente nettement ; négatif, il n’écarte rien. À refaire en supination, comparé au côté sain.